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jacques

A la découverte de la littérature médiévale latine

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Voici le premier texte que je consacre à la littérature latine du Moyen Age. Durant cette période de mille années, on n’a jamais cessé d’écrire en latin dans toute l’Europe en poursuivant les chemins tracés par Ovide, Virgile, Horace, Cicéron, Pline le Jeune et tant d’autres. On a parfois plus ou moins bien écrit, mais on a toujours eu à cœur d’utiliser le langage jugé le plus approprié à l’expression de la pensée ou des sentiments, alors même que le merveilleux foisonnement des parlers vernaculaires avait commencé à insuffler un « ars nova » dans la littérature. C’est que le latin était la langue des clercs, même si ceux-ci ne l’utilisaient pas toujours dans leurs œuvres (beaucoup d’auteurs écrivant en « français » étaient sans doute des clercs, comme probablement Chrétien de Troyes) ; c’était la langue par excellence, la seule qui valût la peine d’être étudiée, celle de l’Église et de l’Université où elle jouait aussi le rôle de langue internationale. Mais le latin n’hésitait pas à s’encanailler à l’occasion : parodies, chants plus ou moins obscènes des Goliards, autant de productions qui ne distinguent guère de leurs correspondants franciens, picards ou anglo-normands. Il a même existé une poésie courtoise en latin, et c’est bien dans cette langue que fut rédigé le Tractatus de amore, de Chapelain, véritable bible de la fin’amor à la cour d’Aliénor d’Aquitaine. A partir du XIème siècle, on peut donc parler de bilinguisme dans les milieux intellectuels au sens large du terme.

 

Notre voyage commencera avec un de ces auteurs qui font le lien entre l’Antiquité et le Moyen Age. A leur époque, le monde romain occidental n’existe plus politiquement parlant, mais sa culture, sa langue, celle des litterati tout au moins, ainsi que son cadre administratif vont survivre un long moment encore. Savez-vous que ce n’est qu’au VIIème siècle qu’un pape recommandera aux prêtres de ne plus faire leur sermon en latin, leurs ouailles ne les comprenant plus ?

 

 

Anicius Manlius Severinus Boethius, né à Rome entre 475 et 480 et mort à Pavie en 524, a touché à tout : la philosophie, la science, la théologie, la poésie, la musique et… la politique.

C’est un des premiers traducteurs d’Aristote, dont il a tiré les bases d’une philosophie originale, qui s’appellera beaucoup plus tard la scolastique. Théologien, il s’est intéressé au dogme de la Trinité, et, d’une manière générale, s’est efforcé d’appliquer à la théologie des méthodes dialectiques afin de mieux combattre les hérésies naissantes. Plusieurs fois consul, Princeps Senatus et « maître des offices » à Ravenne, lieu de résidence du roi Théodoric, il est devenu peu à peu suspect aux yeux de ce dernier quand il a cherché à se rapprocher de l’Empereur d’Orient qui représentait pour lui l’orthodoxie religieuse face aux Goths ariens. Accusé de comploter contre le roi et de se livrer à la sorcellerie (!), il est jeté en prison où il subit la torture pour être finalement mis à mort.

C’est durant son séjour en prison qu’il aurait composé la célèbre Consolatio philosophiae, œuvre assez difficile à définir sur le plan proprement littéraire, mais originale et attachante bien que parfois un peu trop travaillée. Elle sera beaucoup lue durant le Moyen Age, comme en témoignent les très nombreux manuscrits de l’œuvre et l’utilisation de quelques-uns de ses passages par Jean de Meung, dans le Roman de la Rose.

Le «dernier des Romains » opère ainsi un lien brillant entre l’Antiquité et la période médiévale.    

 

Boèce, en proie au désarroi, a cherché un dérivatif dans la poésie élégiaque, à la manière des Tristes d'Ovide. Les Muses l'assistent, mais une dame à la mise et au regard inquiétants paraît soudain...

 

Quae ubi poeticas Musas vidit nostro assistentes toro fletibusque meis verba dictantes, commota paulisper ac torvis inflammata luminibus : Quis, inquit, has scenicas meretriculas ad hunc aegrum permisit accedere, quae dolores eius non modo nullis remediis foverent, verum dulcibus insuper alerent venenis ? Hae sunt enim quae infructuosis affectuum spinis uberem fructibus rationis segetem necant hominumque mentes adsuefaciunt morbo, non liberant. At si quem profanum, uti vulgo solitum vobis, blanditiae vestrae detraherent, minus moleste ferendum putarem : nihil quippe in eo nostrae operae laederentur ; hunc vero Eleaticis atque Academicis studiis innutritum… Sed abite potius, Sirenes usque ad exitium dulces, meisque eum Musis curandum sanandumque relinquite !

His ille chorus increpitus deiecit humi maestior vultum confessusque rubore verecundiam limen tristis excessit. At ego, cuius acies lacrimis mersa caligaret nec dinoscere possem quaenam haec esset mulier tam imperiosae auctoritatis, obstupui visuque in terram defixo quidnam deinceps esset actura exspectare tacitus coepi. Tum illa propius accedens in extrema lectuli mei parte consedit meumque intuens vultum luctu gravem atque in humum maerore deiectum, his versibus de nostrae mentis perturbatione conquesta est :

 

Heu, quam praecipiti mersa profundo

mens hebet et propria luce relicta

tendit in externas ire tenebras,

terrenis quotiens flatibus aucta

crescit in immensum noxia cura !

 

                                                                                                            Boethius : Philosophiae Consolatio, éd. L. Bieler,Turnhout, Brepols.

 

Mais quand elle vit les Muses de la poésie qui se tenaient près de ma couche et dictaient des mots à mes pleurs, après un court instant d’irritation et portant la flamme d’un regard menaçant : « Qui a permis, dit-elle, à ces gourgandines de théâtre de s’approcher de ce malade ? Non seulement elles ne peuvent apporter aucun remède à ses douleurs, mais elles les abreuveront de leurs doucereux poisons. Ce sont elles qui, sous les épines stériles des passions, détruisent la moisson lourde des fruits de la raison et accoutument l’esprit des hommes à la maladie au lieu de le libérer. Encore, si vos flatteries séduisaient quelque profane, comme c'est l'habitude chez le vulgaire, je penserais que la chose serait moins pénible à supporter : mes œuvres ne seraient en lui nullement lésées, mais cet homme, nourri par l’étude des Éléates et des Académiques… Allez-vous en plutôt, Sirènes mielleuses jusqu’au trépas, et laissez mes Muses le soigner et le guérir !

Le chœur, ainsi fustigé par ces paroles, baissa la tête, accablé, et, dénonçant sa honte par sa rougeur, franchit le seuil dans l’affliction. Quant à moi, dont le regard, sous le flot des larmes, était voilé et qui ne pouvait bien distinguer qui était cette femme à l’autorité si tyrannique, je fus saisi de stupeur et, les yeux fixés à terre, je me mis à attendre en silence ce qu’elle allait faire par la suite. Alors, venant plus près, elle s’assit au pied de mon lit et, regardant mon visage lourd de peine et abattu par le chagrin, déplora le désordre de mon esprit par ces vers :

 

Hélas ! Comme plongé dans un gouffre sans fond,

Son esprit engourdi, privé de ses lumières,

Tend à se diriger vers des nuits étrangères

Chaque fois que, nourri des souffles de la terre,

Son pernicieux souci s’accroît au plus profond !   

 

                                                                                                                                                                                        (traduction personnelle)

 

Bonne lecture.

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